SPPPI Paca - Secrétariat Permanent pour la Prévention des Pollutions Industrielles
Enviro' Étang de Berre
Réserves et zones de non prélèvement. Un effort environnemental équitable ?
Producteur(s)
Type de producteur
Nature de l'étude
2021
Périmètre
Etude localisée
Thèmes
Mots-clés
Objectif

La création d’une aire marine protégée et a fortiori d’une réserve interdite à tout prélèvement engage les pêcheurs à modifier leurs pratiques, à restreindre leurs zones de pêche, voire leur production. De par l’effort environnemental ainsi consenti ou imposé, ils figurent parmi les contributeurs les plus sollicités par les politiques de conservation des ressources naturelles marines.

Dans le Parc national des Calanques (PNCal), créé en 2012, 10% du cœur marin sont classés en « zones de non prélèvement » (ZNP), soit 4 634 hectares répartis en 7 ZNP, au sein desquelles tout prélèvement est interdit à la pêche professionnelle comme à celle de loisir, incluant la chasse sous-marine. À La Réunion, une réserve de pêche a été créée en 2010, dans la zone côtière de la commune de Sainte-Rose, allant de l’embouchure de la Rivière de l’Est à la Pointe Corail. Elle longe ainsi 5,3 kilomètres de ligne littorale, de part et d’autre du petit port de pêche et de plaisance de Sainte-Rose et s’étend jusqu’à la ligne de profondeur de 50 mètres, couvrant environ 300 hectares où tout prélèvement est interdit.

Le PNCal est né d’une alliance entre récréation et conservation (Deldrève et Deboudt, 2012), originelle dans l’histoire des parcs nationaux (Larrère et al. 2009 ; Taylor, 2000 ; Cronon, 1996). Les ZNP ont été instituées en même temps que le Parc national qui en a la gestion, suite à l’avis du Conseil National de Protection de la Nature et l’incitation à respecter les directives du Grenelle de l’environnement. À Sainte-Rose, l’idée d’une réserve a été portée par l’association d’Animation du Port de Sainte-Rose (AAPSR) et sa gestion a été prise en charge par le Comité Régional des Pêches maritimes et des Elevages marins (CRPMEM) de La Réunion, instance de représentation de la pêche professionnelle locale. En effet, les arrêtés de création de réserves de pêche relèvent de la compétence des préfectures départementales sur avis des fédérations et associations agréées de pêche professionnelle et de loisir.

Les réserves de pêche visent la reconstitution de la ressource halieutique pour la pérennisation de la pêche professionnelle, tandis que les réserves marines visent la reconstitution de la biodiversité dans une logique naturaliste et récréative. Ces intentions distinctes ont néanmoins inspiré un même procédé : la création de zones de non pêche.

L’objectif de pérennisation des activités de pêche économique est central dans le statut des réserves de pêche. Elle a en revanche un statut plus ambigu dans les ZNP d’un Parc national. En effet, l’alliance originelle récréation-conservation est peu favorable au principe même d’exploitation économique des ressources naturelles au sein des espaces protégés. En outre, à l’heure où la lutte contre la raréfaction des ressources pousse à la restriction de l’effort de pêche à l’échelle internationale, la légitimité des pêcheurs professionnels, bâtie sur la fonction nourricière de leur activité, est remise en cause. De même s’effrite leur pouvoir, d’autant que leur effectif s’est considérablement réduit ces dernières décennies, contrairement à la pêche de loisir en mer et à pied qui connaît un engouement non démenti. À la différence de la pêche professionnelle, la pêche de loisir en mer ne fait pas l’objet de suivis quantifiés systématiques. Cette activité est d’autant plus difficile à chiffrer qu’elle n’est soumise à aucune demande de permis spécifique, contrairement à la pêche professionnelle et à la pêche de loisir en eau douce.

Dans ce contexte, comment les pêcheurs locaux appréhendent-ils les réserves et zones de non pêche ? Avec quels effets sur leurs pratiques qu’elles soient professionnelles ou de loisir et quels sentiments de justice ou d’injustice ? Ce chapitre propose de mettre à l’épreuve de nos matériaux d’enquête les deux hypothèses suivantes : Premièrement, Les pêcheurs professionnels (ou vivriers), cumulant différentes vulnérabilités socio-économiques et environnementales, porteraient davantage l’effort environnemental demandé. Secondement, les procédures de création de ces réserves et ZNP détermineraient largement non seulement la répartition de l’effort, son coût pour les différentes populations de pêcheurs, mais aussi les sentiments de justice ou d’injustice induits par celle-ci.


Conclusion

Si les hypothèses introductives se vérifient, elles ne suffisent cependant à rendre compte de la complexité des enjeux d’équité liés à la répartition de l’effort. Certes, les pêcheurs professionnels sont davantage affectés par la création des ZNP ou de la réserve, parce qu’économiquement dépendants de cet exercice et professionnellement vulnérabilisés. Mais en leur sein même, l’effort est variable selon leur port d’attache, leurs métiers, leur âge et l’ancienneté de leurs investissements. Le milieu de la petite pêche n’est pas homogène, les revenus inégaux, aussi la dépendance aux territoires interdits est-elle tout aussi inégale. Les arrangements demandés à petite échelle telles des compensations non monétaires demandées en échange de l’effort imposé traduisent aussi cette variabilité. Par ailleurs, pour importante qu’elle soit, la dimension économique n’est pas exclusive, l’effort consenti ou imposé par la réserve ou les ZNP implique aussi de modifier le rapport à la pratique (comme à l’idéal de liberté), de renoncer à des lieux qu’on connait bien, auxquels on est attaché… En ce sens la mesure de l’effort est incommensurable et sa qualification-même est complexe.

Concernant les pêcheurs de loisir, à pied, en mer et chasseurs sous-marins, leur hétérogénéité socioéconomique et culturelle est plus encore marquée que celles des professionnels. Dans les Calanques et à Marseille, les pratiques du bord (pêche et chasse-sous) ont gardé en grande partie leur caractère populaire, tandis que les pratiques nécessitant l’usage d’une embarcation ont été soumises au cours de ces dernières décennies à un double processus de massification et de gentrification. Or, ce sont ces dernières qui sont les plus contraintes par les ZNP. À Sainte-Rose, la même distinction entre pêche du bord et pêche en mer est à faire pour les pratiques de loisir avec une nuance à apporter, amenant à différencier les propriétaires des frêles embarcations traditionnelles et ceux de bateaux récents, dayboats plus stables et sûrs.

Les procédures de création de ces ZNP, pour en venir à la seconde hypothèse, ont largement influé sur la répartition de l’effort et son coût pour les différentes populations de pêcheurs, ainsi que sur leur ressenti en termes de justice. Dans les Calanques, les effets des ZNP pour les pêcheurs de Cassis et La Ciotat sont bien moindres que pour les Marseillais. Tout comme à Sainte-Rose, où les effets tendent à être bénéfiques pour les pêcheurs de loisir ayant de bonnes embarcations et dévastatrices pour les pêcheurs professionnels ou vivriers ayant de petites embarcations. Pour ces derniers, comme pour une partie des petits pêcheurs de Sainte-Rose, le fait de ne pas avoir été impliqués en amont contribue à expliquer leur résistance passive voire opposition active à la fermeture de zones.

Dans les Calanques, l’affaire des boues rouges ou les considérations face à la plongée montrent, par ailleurs, que cette résistance ou opposition ne renvoient pas seulement à une demande de reconnaissance et de participation, mais aussi à une exigence forte de cohérence en matière de gestion et d’équité des mesures. À Sainte-Rose, ces questions d’iniquité sont pour leur part traversées de tensions ethno-phénotypiques. Les pêcheurs de loisir bien équipés sont principalement des « métros » et les pêcheurs professionnels avec de petites embarcations des créoles. L’effort ressenti est ainsi relatif à celui demandé aux autres usagers. Mais comment dès lors devrait-il être défini, quels critères garantiraient l’équité entre ces derniers ? La dépendance économique (priorité aux professionnels), le faible impact écologique (chap. Ginelli et al., 2021), l’adéquation avec l’image d’un Parc national, le mérite (la peine du travail, les risques pris, l’écocompatibilité des pratiques…) font relativement consensus parmi les différents groupes de pêcheurs rencontrés. Mais la définition et mesure de ce qui fait la dépendance économique, l’impact, l’adéquation avec un Parc national, ou encore le mérite le sont beaucoup moins. Elles mettent en visibilité les clivages entre groupes, leurs conflits d’usage et de légitimité, et tendent à effacer les inégalités internes.

Ce projet a été financé par l’ARS PACA et la DREAL PACA labellisées PRSE pour la partie Fos-sur-Mer et par l’OHM BMP pour la partie Bassin Minier de Provence.

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